Nice, l’OGC et les millions verts d’INEOS : l’indignation ne doit pas rester au vestiaire
Il y a des affaires qui ressemblent à des lignes budgétaires. Et puis il y a celles qui disent tout d’un système. L’enquête de DISCLOSE sur les aides publiques accordées à INEOS appartient à cette seconde catégorie. Plus de 300 millions d’euros issus de France 2030, censés financer la transition écologique, seraient dirigés vers un géant de la pétrochimie pour soutenir des installations liées à la production de plastique. Autrement dit : de l’argent public vert pour prolonger la logique du fossile.
Ce n’est pas seulement choquant. C’est politiquement obscène
Selon les révélations publiées, les dossiers d’INEOS auraient d’abord été jugés hors des clous par l’ADEME : « Le dossier d’Ineos ne correspondait à aucun domaine financé, confirme un·e agent·e de l’État. Il a fallu trouver des brèches dans le cahier des charges ». Puis les règles auraient été ajustées, les procédures contournées, les objections neutralisées, jusqu’à rendre finançable ce qui ne devait pas l’être. On appelle cela, pudiquement, de l’ingénierie administrative. Les citoyens, eux, ont un mot plus simple : passe-droit. Quand les cahiers des charges deviennent extensibles pour les puissants et inflexibles pour les autres, la République cesse d’être une règle commune : elle devient un guichet VIP. Merci Matignon et merci l’Elysée…
À Nice, cette affaire résonne d’une manière particulière. Car INEOS n’est pas pour nous un nom abstrait de multinationale. C’est aussi le propriétaire de l’OGC Nice. INEOS est un groupe industriel britannique fondé par Jim Ratcliffe en 2019. Le club OGC Nice fait donc partie du réseau multi-clubs d’INEOS, qui inclut aussi Manchester United (depuis 2024) et le Lausanne-Sport en Suisse. Sir Jim Ratcliffe est le principal actionnaire d’INEOS et donc, indirectement, du club. Le Gym, le club et l’histoire populaire niçois, le fameux rouge et noir, se retrouvent ainsi associés à un groupe mis en cause pour avoir obtenu des fonds publics de transition au bénéfice d’activités parmi les plus polluantes du pays. Ce lien ne rend pas les supporters responsables. Il rend le silence local impossible.
Il faut le dire clairement : aimer et supporter l’OGC Nice ne signifie pas applaudir ceux qui le possèdent. Un club n’est pas la vitrine morale de son actionnaire. Il appartient affectivement à celles et ceux qui l’ont porté pendant des générations : les tribunes, les quartiers, les bénévoles, les éducateurs, les gamins qui portent le maillot bien avant de connaître le nom du propriétaire. C’est justement parce que les Niçois aiment ce club qu’il faut refuser qu’il serve de paravent de respectabilité.
Le scandale est là : pendant qu’on demande aux habitants de trier, de payer plus cher, de supporter les restrictions, de changer leurs chaudières, leurs voitures, leurs habitudes, des centaines de millions peuvent être orientés vers un industriel dont le modèle reste massivement carboné. Aux petits, la morale écologique, et aux grands, la subvention climatique. Aux citoyens, les injonctions, et aux multinationales, les exceptions.
Nice connaît trop bien la puissance des images. Une loge au stade, un maillot, une fondation, quelques opérations caritatives : tout cela fabrique de la proximité. Mais la proximité ne doit pas anesthésier l’esprit critique. La citoyenneté ne s’arrête pas aux portes de l’Allianz Riviera. Quand le propriétaire de notre club bénéficie d’un traitement public contesté, c’est aussi notre débat local. Nous avons le droit de demander des comptes. Nous avons même le devoir de le faire.
Des questions simples doivent être posées. Pourquoi ces projets ont-ils été soutenus malgré les réserves initiales ? Qui a pesé dans l’arbitrage ? Quels documents seront rendus publics ? Quelles garanties environnementales réelles existent ? Et surtout : comment empêcher que les aides à la transition deviennent une prime à la survie des vieux modèles industriels ?
Il ne s’agit pas de transformer un match de football en procès permanent. Il s’agit de refuser la confusion volontaire entre passion sportive et blanchiment d’image. Les supporters ne sont pas des figurants dans une stratégie de communication. Les Niçois ne sont pas les cautions sentimentales d’un empire pétrochimique. Et l’argent public n’est pas une tirelire réservée à ceux qui savent pousser les bonnes portes à Paris.
Au-delà du scandale financier, la question démocratique
Cette affaire dépasse INEOS. Elle interroge la démocratie économique : qui décide de l’usage des milliards publics, de notre argent public ? Sur quels critères ? Avec quels contrôles ? Et au bénéfice de quel avenir ? Si la transition écologique consiste à financer les mêmes acteurs, les mêmes usines, les mêmes logiques, en repeignant les tuyaux en vert, alors ce n’est pas une transition. C’est une opération de maintien des vieux systèmes sous perfusion.
À Nice, nous devons considérer ces deux constats : le Gym est aux Niçois par l’attachement, mais il est aujourd’hui contrôlé par des intérêts privés mondialisés. Cette contradiction impose de la lucidité. Soutenir l’équipe, oui. Se taire devant les pratiques de son propriétaire, non.
Le rouge et noir n’a pas vocation à couvrir le vert-de-gris des arrangements. Que la lumière soit faite, que les responsabilités soient établies, que les aides publiques servent réellement l’intérêt général. Et que notre ville cesse d’être, même indirectement, l’alibi souriant d’un capitalisme qui pollue, encaisse les bénéfices et communique de manière indue.