En France, on gouverne à coups d’urgences !
Chaleur, feux et poisons
Canicules, incendies, mégabassines, pesticides : dès qu’un dossier explose, le gouvernement sort un plan, une cellule de crise, une réunion interministérielle de crise, comme celle présidée par Emmanuel Macron ce 27 juillet 2026 sur les incendies, une enveloppe exceptionnelle ou une nouvelle concertation. Puis l’actualité passe, la pression retombe, et le problème de fond demeure. L’automne éteindra le feu médiatique, mais le réchauffement climatique continuera sa danse macabre. La fournaise de l’été 2027 et des suivants se prépare déjà.
Cette mécanique ne concerne pas seulement l’écologie ou l’agriculture. Elle est devenue une manière de gouverner.
Le logement : un dossier fissuré de toutes parts
Le logement est une démonstration presque caricaturale de ce constat. La pénurie est connue, la construction s’effondre, le logement social est insuffisant et saturé, les loyers pèsent toujours plus lourd et l’accès à la propriété se referme. Pourtant, les réponses se succèdent par à-coups : dispositif fiscal, plan de relance, réforme de zonage, aide temporaire, nouvelle annonce, etc. Les acteurs demandent de la visibilité sur dix ans, et la plupart du temps, l’État répond par des mesures pensées pour le prochain budget.
La santé : urgence aux urgences et déserts médicaux
Même scénario dans la santé. Les déserts médicaux ne sont pas apparus hier. La crise des urgences non plus. Le manque de médecins, d’infirmiers et d’aides-soignants est très documenté depuis des années. Mais au lieu d’une transformation méthodique de l’offre de soins, on empile les rustines : primes, aides à l’installation, renforts temporaires, réorganisations locales, nouveaux « pactes ». L’objectif immédiat n’est plus de refonder le système, mais d’éviter qu’il craque la semaine prochaine.
Haute tension sur l’éducation
L’Éducation nationale fonctionne elle aussi sous tension permanente. La crise du recrutement des enseignants est ancienne, et les causes sont également identifiées : salaires, conditions de travail, mobilité, perte d’attractivité. Mais quand les concours ne remplissent plus les postes, on recrute des contractuels, on propose des primes, on modifie les règles. Là encore, l’urgence administrative remplace une politique de long terme sur le métier lui-même.
Les prisons : canicule carcérale et sociale !
Dans les prisons, le »réflexe » est encore plus visible : face à la surpopulation, on construit des places. Puis encore des places, toujours plus de places. Mais bâtir des cellules ne règle ni l’usage de la détention provisoire, ni la récidive, ni les alternatives à l’incarcération, ni la réinsertion. On traite le thermomètre, pas la fièvre.
Faut-il rappeler l’adage : « Ouvrir une école, c’est fermer une prison » ?
Les transports déraillent
Même logique dans les transports. Tout le monde sait qu’un réseau ferroviaire s’entretient sur plusieurs décennies. Pourtant, la régénération des infrastructures reste tributaire d’arbitrages budgétaires annuels et de financements sans cesse renégociés. On promet le retour du train, le fret, les RER métropolitains et la décarbonation, tout en cherchant chaque année comment payer la maintenance du réseau existant. Sans compter que le train fait face à un concurrent redoutable, brûlant de bonnes vieilles énergies fossiles : l’aérien. Plus rapide, plus fiable et moins cher, voire beaucoup moins cher que le train.
Les transports ont une histoire façonnée d’incohérences : alors que le climat nous carbonise, l’Etat soutient les extensions d’aéroport et les constructions d’autoroutes, ou encore ne remet pas en cause le régime fiscal inacceptable du kérosène et les subventions publiques aux aéroports régionaux…
Les enfants et les personnes âgées : parents pauvres de la politique sociale
La protection de l’enfance offre un autre exemple, moins médiatisé mais plus inquiétant : manque de places, éducateurs introuvables, services départementaux saturés : les alertes se répètent, et pourtant, l’organisation reste éclatée, les responsabilités dispersées et les réponses largement dictées par la crise du moment.
Même tarif pour le grand âge. Ici, il est impossible d’invoquer la surprise. Le vieillissement de la population est l’un des phénomènes les plus prévisibles qui soient. On connaît les besoins futurs en personnels, en soins à domicile, en établissements et en logements adaptés. Malgré cela, la France continue de débattre d’une véritable programmation de la dépendance comme si le choc démographique venait d’être découvert. Et passons sur les crises, comme celle révélée par un lanceur d’alertes (Victor Castanet) dans son documentaire « Les Fossoyeurs » : le scandale des EHPAD ORPEA. Ou encore la forte hausse des déficits structurels de ces mêmes établissements.
Le champ de bataille des finances publiques
Même la gestion des finances publiques finit par relever de cette culture de l’urgence : gels de crédits, hausses ponctuelles de prélèvements, économies de dernière minute, coupes rapides pour tenir une trajectoire. On corrige l’écart du moment au lieu de reconstruire durablement la dépense publique, et de réaliser des économies d’échelles. Ne citons que deux chantiers :
La réorganisation territoriale de notre pays, promise depuis tant d’années, un pays qui étouffe sous les couches gestionnaires (le fameux »mille-feuilles »), de l’Etat central aux communes, en passant par les intercommunalités (EPCI), les départements et les régions. Sans oublier la surcouche européenne.
La reconsidération et la refonte de la fiscalité, ainsi que son harmonisation à l’échelle européenne, alors que les inégalités n’ont jamais caracolé comme elles le font depuis quelques années.
Le dénominateur commun
Ces dossiers partagent plusieurs caractéristiques :
- Temporalité : les effets des réformes structurelles se font sentir sur 10 ou 20 ans, alors que le cycle politique est de 5 ans et se trouve souvent interrompu.
- Rente de l’urgence : politiquement, un plan d’urgence visible est plus rentable qu’une réforme structurelle dont le bénéfice est diffus et lointain : plan clim’ face à la canicule, loi d’urgence (Duplomb) face à la crise agricole, avion A400M face aux mégafeux…
- Verrouillage institutionnel : chaque secteur dispose de corps d’intérêts constitués (professions médicales, syndicats enseignants, lobbies agricoles, aménageurs) qui bloquent les réformes de fond.
- Fragmentation de la gouvernance : l’enchevêtrement État/collectivités/agences produit des angles morts et une dilution des responsabilités qui favorise la gestion »à la pièce ».
Ce constat n’est pas spécifiquement français, mais il est particulièrement prononcé en France du fait de la centralisation historique, qui génère une surpolitisation de chaque décision et rend le pilotage par objectifs à long terme structurellement difficile.

Manque-t-on de diagnostic, de stratégie et de planification ?
Il serait toutefois trop simple d’affirmer que l’État ne planifie plus. Il existe des stratégies, notamment sur le climat et l’énergie. Le problème est probablement ailleurs : dans l’écart permanent entre les plans à dix ou vingt ans et les décisions prises à douze mois, le manque de courage face au risque d’impopularité (syndrome du gilet jaune), et également dans le poids écrasant de la préoccupation médiatique (la façade) sur le pilotage stratégique (les fondations).
La France ne manque donc pas forcément de diagnostics. Elle ne manque pas non plus de rapports, de feuilles de route ni de comités (la fameuse comitologie et ses comités Théodule !). Ce qui manque le plus souvent, c’est la continuité politique, budgétaire et administrative nécessaire pour agir avant la survenue des crises.
Depuis 2020, la France a connu 11 ministres directement chargés de la Santé, 8 ministres de l’Éducation nationale, 6 de la Transition écologique, et « seulement » 4 gardes des Sceaux. Une valse des maroquins !
À force de repousser les décisions coûteuses, impopulaires ou complexes, des difficultés connues deviennent des urgences. Puis l’urgence justifie des décisions rapides, partielles et provisoires. Toujours insatisfaisantes. Toujours plus coûteuses.
C’est ainsi que dure le provisoire, et que les partis populistes prospèrent sur ce terreau de frustrations sociales.