Les réactionnaires n’aiment pas les banderoles
Nous le confirmons : NON au surtourisme !
Le 24 août, des activistes niçois de l’Alliance Ecologique et Sociale 06 ont organisé une action banderole, d’intérêt général, devant la nouvelle extension T2.3 de l’aéroport de Nice. Précisons qu’il ne s’agissait pas d’une »manifestation », mais d’une action d’alerte et de sensibilisation. L’objectif : dénoncer les impacts néfastes grandissants pour la population locale : bruit, pollutions, surtourisme directement lié aux stratégies établies par nos responsables publics et privés, saturation du parc immobilier et des transports, etc.
Deux jours plus tard, le 26 août, au milieu de nombreux commentaires déplacés et indignes, nous lisons le post Facebook d’un certain Guy de Lussigny (GdL), auteur et « dirigeant des systèmes d’information et manager de transition » qui « accompagne, depuis près de quarante ans, de grandes organisations confrontées à des transformations numériques, des crises opérationnelles et des décisions stratégiques complexes. » En fait, après prise de renseignements, cet auteur semble expert dans la lutte contre les fantasmes réactionnaires de la ‘’dictature verte’’ et de l’’’écologie punitive’’.
Son post, que vous pourrez lire en fin d’article, et qui semble au passage tout droit sorti d’une génération IA, démarre ainsi : « Le « surtourisme », nouvelle arme pour organiser la décroissance de nos territoires ? ». Le mot clivant est lâché : ‘’décroissance’’ ! Son long post est une liste à la Prévert, sous forme d’anaphores suspectes, de tous les anathèmes éculés contre l’écologie : ces activistes seraient ainsi des décroissants irresponsables, qui veulent la mort de l’aéroport et du tourisme, nerf économique de notre territoire. Ce cher GdL les condamne, alors qu’ils n’ont jamais demandé l’arrêt de l’aéroport ni celui du tourisme. A-t-il suffisamment lu la banderole du 21 août ? Il y était écrit en lettres capitales : « STOP AU SURTOURISME ». Ce surtourisme qui a, en effet, des impacts d’ailleurs parfaitement identifiés par l’auteur de ce post réac : « logement cher, embouteillages, transports bondés, bruit, pollution, dégradation de la qualité de vie »… En fait, il sait !
Les vilains décroissants punitifs veulent tuer l’emploi local !
Et pourtant, la réflexion de GdL se résume ainsi : oui, le tourisme a des impacts, mais ce tourisme bénéficie très largement à l’économie du territoire, une économie que les ‘’méchants écologistes’’ voudraient tuer. Parce qu’ils n’auraient rien compris de l’enjeu. Mais… mais le boomer GdL a-t-il vraiment compris, en dépit de ses 40 années de travail, les vrais enjeux de ce jeune siècle ? A-t-il seulement compris que ces étés-fournaise allaient devenir la norme imposée par cette économie ‘’business as usual’’, que les canicules tuent et rendent malades, que la population se retrouve confinée sous des climatiseurs (quand ils en ont les moyens), que les services sont saturés pendant la haute saison (transports, hôpitaux, etc.), que les habitants, et notamment les jeunes, ne peuvent plus se loger avec la multiplication des logements locatifs de type Airbnb, et la dérégulation voulue par le nouveau maire Ciotti, que les émissions de polluants et de gaz à effet de serre de l’aéroport ne cessent de croître, que la vie est plus chère à Nice qu’ailleurs en France (+16%) ?
Guy de Lussigny nous fait penser à un certain Lucius Valerius Celer, notable gallo-romain de Cemenelum (l’actuelle Cimiez) et décurion (membre de la municipalité) au 1er siècle de notre ère (personnage inventé, ne cherchez pas !). Celui-ci aurait pu s’émouvoir, face à un affranchi plaidant l’abolition de l’esclavage, et lui répondre que l’esclavage était indispensable à l’économie locale et qu’il n’était pas question de reconsidérer la question. Idem, durant les siècles suivants, pour le servage, l’indigénat, le colonialisme ou le travail des enfants.
Ce que dénoncent les activistes, qui ne sont autres que des citoyens et citoyennes engagé-es pour le bien commun, ce n’est pas le tourisme, mais ses excès et ses abus. Comme ceux rencontrés dans tous les hot spots de la planète : Barcelone, Venise, Ibiza, Dubrovnik, Bali, etc. GdL connaît visiblement les chiffres, mais ne les a pas pensés. 12 millions de visiteurs sur la Côte d’Azur, c’est 12 fois la population de notre département. Et Éric Ciotti se félicite de la nouvelle cible de 16 millions dans les toutes prochaines années. 15,2 millions de passagers à l’aéroport, cette « infrastructure économique stratégique », c’est 43 fois la population niçoise. Et l’étude d’impact de la nouvelle extension T2.3 annonce 21,2 millions de passagers d’ici 2034. Le même aéroport émettait 1,6 million de tonnes de CO2e en 2024 (même étude). Ce sera près de 2 millions de tonnes en 2034, soit deux fois l’ensemble des émissions de la seule ville de Nice. Alors que l’urgence climatique a été déclarée, à raison, par l’ancien maire Estrosi, l’aéroport de Nice ne se sent nullement concerné par l’indispensable réduction des émissions CO2 responsables du réchauffement climatique, qui montre pourtant des signes d’amplification inquiétants. Mais l’économie prime, nous répète GdL.
Si les émissions CO2 de l’aéroport augmentent sans cesse, il en est de même pour les émissions de polluants atmosphériques qui, pourtant, tuent prématurément des centaines d’habitants sur notre région niçoise, chaque année. Sans même parler des nuisances sonores, en hausse, dont on connaît également très bien les impacts sur la santé physique et mentale, et la mortalité prématurée (stress chronique). Mais l’économie prime, nous répète GdL.
Guy de Lussigny plane à 10 000 mètres
Cet homme semble vivre dans un nuage de rêves, à l’image d’une Nice fantasmée en « un territoire de lumière, de luxe et de secrets », dans ses romans. En fait, un territoire devenant peu à peu un territoire invivable, toxique et inabordable.
Il ne nie pas les effets néfastes, mais les place soigneusement sous la semelle de la sacrosainte économie. GdL a d’ailleurs LA solution ! Il s’agit de « gérer intelligemment l’attractivité » et … « résoudre les problèmes » (sic) ! C’est confirmé, cet homme est perché et ne sait raisonner que comme un technocrate solutionniste qui refuse de voir les évidences subies au quotidien par la population.
GdL conclut ainsi son réquisitoire : « Avant d’applaudir chaque nouvelle campagne contre le « surtourisme », posons donc une question extrêmement simple à ceux qui réclament moins d’avions, moins de visiteurs et moins d’activité touristique : combien d’emplois, combien de commerces et combien de milliards d’euros êtes-vous prêts à sacrifier — et par quoi comptez-vous les remplacer ? C’est là que le slogan s’arrête et que le véritable débat commence. »
En fait, Guy de Lussigny exige des citoyens qu’ils apportent les solutions aux problèmes qu’ils dénoncent, et ils ont ce mérite ! GdL a-t-il seulement compris que ce rôle incombe aux élus et aux dirigeants locaux et centraux de préparer activement la transition et d’engager la transformation de nos territoires. Et ce n’est pas en amplifiant la dépendance au (sur)tourisme (stratégie d’attractivité aux quatre coins du globe, extension d’aéroport) que notre territoire sera plus robuste. Tout au contraire : il devient de plus en plus vulnérable, qui plus est, au prix de souffrances pour la population locale. Les métacrises en cours nous le prouvent : climat, Ormuz, ressources, limites planétaires… Seuls, les dogmatiques refusent de le voir. Et Guy de Lussigny est de ceux-là. Ses hémisphères cérébraux portent des lunettes d’éclipse qui effacent l’intensité des impacts néfastes de ce surtourisme dénoncé par l’Alliance Ecologique et Sociale 06, une nouvelle fois, le 24 août dernier.
S’il insiste vraiment, nous ne pouvons que lui suggérer l’évidence : une réflexion sur la diversification économique du territoire maralpin. Un seul exemple, parmi tant d’autres : ce dernier est dépendant à près de 99% des denrées alimentaires qu’il doit importer pour nourrir sa population (et les millions de touristes !). L’agroécologie devrait donc reprendre une place prioritaire, qu’elle a perdu depuis longtemps. Et, nous le donnons en mille, cette agroalimentation peut être très pourvoyeuse en emplois durables, au plus grand bénéfice de l’économie locale !
Nous invitons donc Guy de Lussigny à poser le stylo, et à méditer sur ses postures contre-productives, avant d’émettre de nouveaux avis.
Post de Guy de Lussigny (26 août 2026)
Le « surtourisme », nouvelle arme pour organiser la décroissance de nos territoires ?
Le mot est remarquablement efficace. « Surtourisme ». Il suffit de le prononcer pour que le touriste cesse d’être un visiteur, un client, un consommateur qui fait vivre des hôtels, restaurants, commerces, taxis, plages privées, musées et milliers de salariés, et devienne soudain un problème. Il serait « en trop ».
Ce vocabulaire n’est pas neutre. À Nice comme ailleurs en Europe, le « surtourisme » est devenu l’un des nouveaux chevaux de bataille d’une partie du mouvement écologiste. Sous couvert de protéger les habitants, la qualité de vie et l’environnement, le risque est de faire accepter progressivement une politique beaucoup plus radicale : limiter volontairement l’attractivité de territoires dont une part considérable de l’économie repose précisément sur leur capacité à attirer des visiteurs.
À Nice, la mécanique est particulièrement visible. L’Alliance Écologique et Sociale 06 mène en 2026 une campagne explicitement baptisée « Stop au surtourisme ». Elle s’oppose notamment à l’extension T2.3 de l’aéroport et associe augmentation du trafic aérien, difficultés de logement, transports saturés, pollution et dégradation de la qualité de vie. Une pétition et plusieurs opérations militantes ont accompagné cette campagne. (CGT Educ’Action 06)
On peut naturellement débattre de chacun de ces problèmes. Une ville doit maîtriser son développement. Les habitants doivent pouvoir se loger. Les transports doivent suivre. Les nuisances doivent être combattues. Les ressources naturelles doivent être protégées.
Mais il existe une différence fondamentale entre gérer les conséquences du succès et considérer le succès lui-même comme le problème.
Quand le touriste devient le coupable idéal
Le procédé politique est redoutablement simple. Prenez plusieurs problèmes réels — logement cher, embouteillages, transports bondés, bruit, pollution — puis désignez une cause commune facilement identifiable : le tourisme.
À partir de là, tout s’enchaîne. Plus de touristes signifie plus d’avions. Plus d’avions signifie davantage d’émissions. Plus de locations saisonnières signifie moins de logements. Plus de visiteurs signifie davantage de circulation. Et puisque tous ces phénomènes existent effectivement, le raisonnement paraît incontestable.
Sauf que l’économie d’un territoire ne fonctionne pas avec une seule colonne dans un tableur.
Un touriste ne produit pas seulement une nuisance potentielle. Il paie une chambre, déjeune au restaurant, prend un taxi, loue une voiture, achète dans les commerces, visite un musée, fréquente une plage privée, consomme dans les cafés et finance indirectement des milliers d’emplois.
Et lorsqu’on regarde les chiffres de Nice, on comprend immédiatement l’ampleur de ce que l’on manipule.
Dans la Métropole Nice Côte d’Azur, le tourisme représente environ 22 000 emplois, soit 13 % des emplois salariés du territoire. La taxe de séjour a rapporté 24,5 millions d’euros en 2025, tandis que les retombées économiques étaient déjà estimées à 2,7 milliards d’euros pour 2022. (Office de Tourisme Nice Côte d’Azur)
À l’échelle des Alpes-Maritimes, les retombées économiques directes du tourisme étaient estimées à 4,7 milliards d’euros en 2023. (Meet in Nice Côte d’Azur)
Ce ne sont pas quelques propriétaires d’Airbnb et quelques actionnaires d’aéroport.
Ce sont des dizaines de milliers de personnes.
Le paradoxe niçois
Le plus étonnant est que les résultats récents ne décrivent pas une économie touristique en train de s’effondrer sous son propre poids.
En 2025, la Côte d’Azur a accueilli plus de 12 millions de touristes. Plus de la moitié venaient de l’étranger. Les hôtels et résidences ont enregistré près de 13 millions de nuitées et l’aéroport de Nice 15,23 millions de passagers. (Côte d’Azur Officiel)
Sur la seule Métropole Nice Côte d’Azur, les hôtels et résidences ont enregistré 6,6 millions de nuitées en 2025, en progression de 7 %, tandis que les meublés touristiques atteignaient 2,4 millions de nuits réservées. (Office de Tourisme Nice Côte d’Azur)
Même l’été 2026 est plus nuancé que le récit d’une invasion permanente : après un mois de juin record, juillet est resté stable et le pic du mois d’août a été moins marqué, tandis que septembre s’annonce favorable. (Côte d’Azur Officiel)
La question sérieuse devrait donc être : comment conserver cette richesse tout en réduisant ses externalités négatives ?
Mais cette question est moins spectaculaire qu’un slogan : « Stop au surtourisme ».
La décroissance qui ne dit pas son nom
Car poussons le raisonnement jusqu’au bout.
Si l’on veut moins de touristes, il faut nécessairement rendre la destination moins accessible ou moins attractive.
Moins de vols.
Moins de capacités d’hébergement.
Davantage de contraintes.
Davantage de restrictions.
Éventuellement davantage de taxes.
On obtiendra probablement moins de visiteurs.
Mais ensuite ?
Moins de clients dans les hôtels signifie moins d’emplois dans les hôtels.
Moins de clients dans les restaurants signifie moins de chiffre d’affaires pour les restaurateurs.
Moins de visiteurs signifie moins de taxis, moins de locations, moins de consommation dans les commerces, moins de recettes touristiques et moins d’investissements.
La décroissance touristique ne sélectionne pas magiquement les nuisances pour ne supprimer qu’elles. Elle détruit aussi l’activité économique qui accompagne les visiteurs.
Et ce mécanisme serait particulièrement dangereux pour les régions qui ont construit une partie importante de leur économie autour du tourisme : Côte d’Azur, Corse, Provence, littoral atlantique, Alpes, Pyrénées ou certaines régions ultramarines.
Le cas de l’aéroport est emblématique. L’aéroport constitue évidemment une source d’émissions et de nuisances. Le nier serait absurde.
Mais Nice possède également une particularité géographique majeure : elle se trouve à l’extrémité sud-est du pays, loin de Paris et des grands centres économiques européens.
Son aéroport constitue donc également une infrastructure économique stratégique.
En 2025, Nice Côte d’Azur desservait un trafic record de 15,23 millions de passagers. Pendant l’été 2026, 132 destinations dans 47 pays étaient directement accessibles. (Côte d’Azur Officiel)
Couper progressivement ces connexions au nom de la décroissance aérienne aurait donc des conséquences qui dépasseraient largement le tourisme.
Entreprises internationales, congrès, technologies, chercheurs, investisseurs et cadres utilisent exactement les mêmes infrastructures.
On ne peut pas vouloir simultanément une métropole internationale et considérer sa connexion au monde comme une nuisance qu’il faudrait continuellement réduire.
Le véritable combat devrait être celui de la gestion
Il existe pourtant une troisième voie entre le laisser-faire absolu et la décroissance punitive.
Elle consiste à gérer intelligemment l’attractivité.
Construire les transports correspondant à la fréquentation réelle. Développer les liaisons ferroviaires. Sanctionner sévèrement les locations touristiques illégales. Préserver un parc de logements destiné aux habitants. Encourager l’hôtellerie. Étaler davantage la saison touristique. Orienter les visiteurs vers l’ensemble du territoire. Moderniser les infrastructures. Accélérer la décarbonation de l’aviation lorsque les technologies le permettent.
Autrement dit : résoudre les problèmes au lieu de supprimer l’activité qui les accompagne.
La Côte d’Azur possède justement un avantage exceptionnel : contrairement à de nombreuses destinations balnéaires, Nice connaît relativement peu de variations saisonnières et ses nuitées annuelles ont progressé de 35 % en dix ans. (Office de Tourisme Nice Côte d’Azur)
C’est une force économique qu’il faudrait administrer intelligemment, pas casser.
Méfions-nous des mots qui préparent les politiques
Le débat sur le « surtourisme » mérite donc beaucoup plus de vigilance qu’il n’y paraît.
Parce que derrière un terme apparemment descriptif se cache parfois un choix idéologique : considérer qu’au-delà d’un certain niveau, la croissance de l’activité n’est plus quelque chose qu’il faut organiser mais quelque chose qu’il faut empêcher.
On commence par dénoncer les touristes trop nombreux.
Puis les avions trop nombreux.
Puis les hôtels.
Puis les locations.
Puis les voitures.
Puis les événements attirant trop de monde.
Et progressivement, une politique de gestion peut se transformer en politique de raréfaction.
Nice ne doit évidemment pas devenir un parc d’attractions où les habitants seraient relégués derrière les visiteurs.
Mais l’alternative ne peut pas davantage être une Côte d’Azur mise sous cloche.
Une ville attractive rencontre des problèmes d’attractivité. Une ville prospère rencontre des problèmes de prospérité. Le rôle de la politique est précisément de les résoudre.
La solution au succès de Nice n’est pas d’organiser son déclin.
Avant d’applaudir chaque nouvelle campagne contre le « surtourisme », posons donc une question extrêmement simple à ceux qui réclament moins d’avions, moins de visiteurs et moins d’activité touristique : combien d’emplois, combien de commerces et combien de milliards d’euros êtes-vous prêts à sacrifier — et par quoi comptez-vous les remplacer ?
C’est là que le slogan s’arrête et que le véritable débat commence.
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