Les saboteurs de la transition écologique
Le danger, aujourd’hui, ne vient pas seulement des climatosceptiques caricaturaux qui hantent les plateaux des médias bolloréens (CNEWS et consorts) et de leurs invités spécialement ciblés. Il vient aussi – et peut-être surtout – de ceux qui ont appris tout le vocabulaire de la transition pour mieux en neutraliser la portée : un lexique anesthésiant. Ils parlent de « trajectoire », de « compensation », de « neutralité », de « croissance responsable » ou « verte », fustigent les réglementations et le principe de précaution, au nom d’une liberté inconditionnelle fantasmée. Ils publient des rapports RSE, collectionnent les labels – y compris les plus grossiers ou absurdes, promettent des horizons glorieux pour 2050. Pendant ce temps, ils prolongent le vieux monde, dans ce qu’il a de plus néfaste pour la planète, le monde vivant et l’avenir.
L’obstruction par l’hypocrisie, le greenwashing et le mensonge
L’obstruction écologique moderne n’a pas toujours le visage brutal du déni. Elle prend souvent la forme plus respectable du ralentissement organisé : oui, il faut agir – mais pas maintenant, pas ici, pas plus que les autres, pas si vite, pas au détriment de notre modèle économique. Elle transforme l’urgence en séminaire, la contrainte physique en promesse technologique, la baisse nécessaire des volumes en optimisation de procédés, au nom des sacrosaints Progrès technique et Business.
L’aéroport Nice Côte d’Azur en offre une illustration saisissante, mais aussi les politiciens qui en soutiennent le »développement », comme Estrosi ou son successeur Ciotti, dont la motivation cardinale est d’ordre économique. Leur communication vante la performance environnementale, les accréditations – pourtant loufoques – de neutralité carbone, l’amélioration continue. Mais, dans le même mouvement, l’aéroport célèbre un trafic record, l’augmentation des passagers internationaux, la progression des long-courriers et l’extension du terminal 2, les affaires juteuses du secteur de l’hôtellerie-restauration. Autrement dit : on repeint en vert une stratégie de croissance aérienne, qui, comme chacun ne peut plus l’ignorer, est synonyme de hausse des polluants et des gaz à effet de serre (c’est d’ailleurs factuellement prouvable). Même si les bâtiments consomment moins, même si les opérations au sol sont mieux pilotées, l’essentiel demeure : faire circuler davantage de passagers, sur davantage de lignes et d’avions, dans un secteur dont la décarbonation réelle reste lente, très fragile et hypothétique, puisque dépendante de paris industriels massifs, dont beaucoup sont déjà remis en question par les constructeurs mêmes.
Ce cas local dit quelque chose de plus général. Les majors fossiles qui promettent le « net zéro » tout en défendant l’exploration, les constructeurs automobiles qui misent sur le SUV électrifié plutôt que sur la sobriété, les élus qui invoquent l’emploi pour sanctuariser chaque infrastructure carbonée : tous participent à une même mécanique. Il ne s’agit pas toujours de mentir frontalement. Il suffit de déplacer le débat : parler efficacité unitaire, quand il faut parler volumes absolus, parler innovation quand il faut parler renoncement ou évitement, parler attractivité quand il faut parler limites.
C’est là que réside le danger politique (mais aussi environnemental et sanitaire). Ces acteurs ne bloquent pas la transition en s’y opposant ouvertement. Ils la vident de sa substance, et le résultat est le même. Ils acceptent les objectifs lointains tout en refusant les décisions proches. Ils affichent une vertu climatique prétendument compatible avec l’expansion de ce qui aggrave la crise. Pour dire les mots, ne s’agit-il pas d’hypocrisie irresponsable et de vice ?
Il faut donc nommer cette obstruction. Non pour désigner des boucs émissaires (quoique !), mais pour sortir de l’hypnose du « en même temps » écologique. Une transition qui n’affronte pas les intérêts constitués devient un décor. Une neutralité carbone qui permet de croître sans limite devient un slogan immoral. Et un territoire qui confond attractivité avec dépendance au trafic aérien se condamne à appeler progrès ce qui retarde sa propre adaptation. Nous le savons bien sur notre péninsule dorée et azurée.
Ces irresponsables mettent notre territoire sur le grill climatique !

La transition écologique n’est pas une opération de communication. C’est un tri et des décisions politiques. Il faudra choisir entre développer encore les infrastructures du monde d’avant, ou organiser sérieusement la bascule vers le monde vivable. Un tri entre une écologie politique responsable et une écologie de façade vantée par les mouvements politiques de droite et d’extrême droite : la véritable écologie punitive ! Celle des canicules à répétition et des confinements thermiques (derrière la clim), des morts au travail, d’une agriculture et d’espaces naturels en sursis ou en faillite, celle d’un monde qui n’aura su vénérer ou glorifier que le PIB, et non la vie sur cette planète unique.
Comble du cynisme : ce sont précisément ces saboteurs climatiques qui mettent notre territoire sur le grill qui parlent de climatiser toutes les écoles du même territoire !
Ceux qui empêchent la transformation écologique de nos sociétés, au nom du réalisme, sont certainement les plus dangereux des irréalistes. Et un jour prochain, les plus condamnables aux yeux de la Justice républicaine et européenne.