Mentir en politique : faute morale ou méthode ?
« Nous savons qu’ils mentent. Ils savent qu’ils mentent. Ils savent que nous savons qu’ils mentent. Nous savons qu’ils savent que nous savons qu’ils mentent. Et, pourtant, ils persistent à mentir.«
Alexandre Soljenitsyne
En politique, le mensonge scandalise autant qu’il fascine. Scandaleux, mais pourtant omniprésent et décomplexé sur la scène du théâtre politique. Chacun prétend le condamner, mais semble aussi s’être habitué à sa présence, à tous les échelons, centraux comme locaux. Le responsable politique pris en défaut ne dit presque jamais : « Je ne sais pas. » Il préfère improviser, esquiver, arrondir les chiffres, réécrire après coup son propos. Et souvent, pensant rouler le public dans la farine, reprendre des éléments de langage prémâchés par des lobbies. Comme si l’ignorance était plus honteuse que le mensonge. Et à Nice, la longue ère Estrosi qui vient de s’achever, en aura été une triste illustration. Des années durant, cet élu opportuniste a abusé de promesses qu’il savait vaines, de mensonges éhontés (nous en avons des preuves multiples), parfois absurdes, d’omissions volontaires, de fake news, dont il n’a pourtant cessé d’accuser ses opposants, et d’escobarderie, ce subterfuge consistant à tenir des propos suffisamment équivoques (et souvent laborieux dans son cas) pour tromper sans mentir tout à fait. Voilà presqu’un « art » vieux comme le monde.
Précisons que le monde politique n’a pas l’apanage du mensonge ou de l’escobarderie. Le monde commercial en fait un usage quasi-permanent. Citons, toujours à Nice, le cas – presque ridicule, tant il est grossier – de la ‘’neutralité carbone’’ de l’aéroport Nice Côte d’Azur. Ces sociétés usent de slogans abusifs, fondés sur des tromperies et des mensonges : le business n’a que faire de la réalité ! Cet aéroport affirme, par exemple, qu’il est 100% attractif et … 0% émissif. Alors qu’il émet plus d’un million de tonnes de CO2e et des centaines de tonnes de polluants atmosphériques par an. Il se trouve que tout occupés à défendre l’économie et le business, souvent aux dépens de la santé et de la tranquillité publiques, les élus reprennent à leur compte ces mensonges commerciaux. Le nouveau maire Éric Ciotti en a fait la démonstration récente, avec les « avions propres »…
C’est peut-être là l’un des paradoxes les plus troublants de la vie démocratique contemporaine : nous exigeons des responsables publics une transparence absolue, mais nous récompensons souvent ceux qui affichent une certitude brutale, même fausse. Le doute paraît faible et l’aplomb rassure. Une approximation martelée avec autorité peut faire davantage impression qu’une vérité prudente.
Le mensonge politique n’est pourtant pas une invention récente
De Platon à Machiavel, la philosophie politique s’est interrogée sur la possibilité d’un mensonge utile, voire nécessaire. Peut-on mentir pour préserver l’ordre public ? Pour éviter une panique ? Pour protéger un secret diplomatique ou militaire ? La célèbre philosophe germano-américaine Hannah Arendt rappelait que la vérité des faits a quelque chose de « tyrannique » : elle ne se discute pas. Or la politique, elle, vit de discussion, de conflit, d’interprétation. C’est précisément dans cet espace entre les faits et les opinions que le mensonge peut s’installer, souvent grossièrement, parfois plus finement.
Mensonge et mensonge ?
Mais tous les mensonges ne se valent pas. Il faut distinguer l’erreur, l’ignorance, l’omission stratégique, la promesse non tenue et la falsification délibérée. Se tromper sur un chiffre n’est pas la même chose qu’inventer une réalité alternative. Ne pas tout dire dans une négociation sensible n’a pas la même portée que dissimuler une faute personnelle. La question centrale est donc moins : « Un politique a-t-il menti ? » que : « Pourquoi a-t-il menti, à qui, et avec quels effets ? »
Un mensonge destiné à protéger l’intérêt général peut parfois être discuté. Un mensonge destiné à préserver une carrière, à masquer une inaction ou à manipuler l’opinion est d’une autre nature. Il abîme le lien démocratique parce qu’il nourrit l’idée que les gouvernants ne servent plus le bien commun, mais leur propre survie politique. C’est là que le mensonge devient corrosif : il ne détruit pas seulement une réputation individuelle, il attaque la confiance collective. Ce facteur est très probablement l’une des causes de la montée des partis extrêmes, alors que ces derniers abusent souvent tout autant, voire davantage, du mensonge populiste.
À l’ère numérique, cette corrosion s’accélère. Les réseaux sociaux favorisent les formules courtes (‘’punchlines’’), les indignations rapides, les récits simplificateurs. Le faux y circule d’autant mieux qu’il provoque une émotion forte. Une affirmation mensongère, si elle confirme une croyance ou flatte une colère, peut se répandre avant même d’être vérifiée. Le fact-checking arrive souvent après la bataille, lorsque le récit a déjà produit ses effets. La loi de Brandolini – ou ‘’principe d’asymétrie des baratins’’ – indique à ce propos qu’il est toujours plus long et laborieux de démonter des mensonges que de les proférer.
Ere de la post-vérité
Le mensonge politique contemporain ne consiste donc plus seulement à cacher la vérité. Il consiste parfois à fabriquer un monde parallèle, cohérent pour ceux qui veulent y croire. C’est le ressort de la post-vérité : les faits comptent moins que l’appartenance, l’émotion ou la fidélité à un camp. Dans ce contexte, accuser l’autre de mentir devient aussi une arme politique. On ne débat plus seulement du vrai et du faux : on se dispute le droit de dire ce qui est vrai. Donald Trump est un cas révélateur et emblématique de cette tendance psychopathologique de la post-vérité ou de la réalité alternative.
La démocratie ne peut pourtant pas vivre sans un minimum de réalité partagée. Elle accepte le conflit des opinions, mais elle suppose un socle commun de faits. Lorsque ce socle disparaît, le débat public se transforme en affrontement de récits incompatibles. Chacun a ses chiffres, ses experts, ses preuves, ses indignations. La vérité devient une préférence partisane.
Face à cela, la réponse ne peut pas être seulement morale. Répéter que « mentir, c’est mal » ne suffit pas. Il faut aussi réhabiliter publiquement le droit au doute, à la nuance et même à l’ignorance assumée. Un responsable politique capable de dire « je ne sais pas » ne devrait pas être immédiatement disqualifié. Au contraire, cette phrase pourrait être le début d’un rapport plus sain à la vérité.
Car le danger n’est pas qu’un élu ignore ponctuellement le prix d’un abonnement, le taux d’une taxe ou un détail technique. Le danger est qu’il préfère toujours sauver son image plutôt que respecter les faits, y compris ceux faisant l’objet de consensus scientifiques. Le vrai courage politique ne consiste pas à avoir réponse à tout. Il consiste parfois à reconnaître ce que l’on ne sait pas, à corriger ce que l’on a dit, et à accepter que la vérité limite le pouvoir.
Le mensonge en politique ne disparaîtra jamais totalement. Mais une démocratie mature peut au moins décider de ne plus confondre sincérité et faiblesse, aplomb et compétence, brutalité et vérité. C’est peut-être par cette petite révolution culturelle que commence la reconstruction de la confiance. Une priorité et une urgence, à l’approche de l’échéance présidentielle en 2027…