Nice, vitrine touristique ou ville sacrifiée ?
Nous voici au printemps, prélude d’une saison estivale particulièrement chaude, et pas seulement pour le climat. Nice attire, fascine et ‘’rayonne’’. Avec environ 7 millions de visiteurs par an, au-delà des chiffres pré-Covid, la capitale azuréenne est devenue l’une des destinations les plus fréquentées d’Europe. Plus de 44 % des séjours sur la Côte d’Azur se concentrent à Nice, qui est la première destination devant Antibes-Sophia et Cannes-Mandelieu.
Mais derrière cette carte postale se cache une réalité de plus en plus contestée : celle d’un surtourisme qui dégrade profondément la qualité de vie des habitants.
Une étude parue en 2025 a classé Nice parmi les villes françaises les plus touchées par le phénomène du surtourisme, avec la pire note (E) du « Touriscore« , aux côtés de Cannes et Menton. Un nombre croissant de villes françaises et européennes sont frappées par le surtourisme : Paris, Nice et Cannes, Annecy, Dubrovnik, Venise, Barcelone, Lisbonne, Amsterdam, etc. Et en 2025, la France a encore confirmé sa position de 1ère destination touristique mondiale, avec 102 millions de touristes internationaux !
Le surtourisme n’est pas qu’un concept. C’est une saturation réelle d’un territoire, qui se traduit, en plus des pollutions diverses et de la surconsommation en eau, par des nuisances sonores, des incivilités, une pression immobilière, une inflation générale et des conflits d’usage. À Nice, ce phénomène s’incarne aujourd’hui dans une forme particulièrement problématique : le tourisme festif.
Le tourisme festif : une dérive assumée
Depuis plusieurs années, Nice s’est transformée en terrain de jeu nocturne pour touristes en quête de festivités. Les “bar crawls”, ces tournées de bars avec réductions, autrement appelés « barathons », existent depuis une quinzaine d’années à Nice, et sont devenus un produit touristique à part entière, souvent relayé sur les réseaux TikTok et autres, et parfois même évoqué dans la promotion institutionnelle. On trouve ce genre de commentaires sur TripAdvisor : « Pour 15€, vous avez un shooter dans chaque bar, et vous avez en plus une réduction sur les premières boissons que vous prenez dans d’autres bars de Nice ».
Mais derrière l’image festive, les dérives sont nombreuses : groupes alcoolisés, cris, chants et dégradations. La nuit, les rues du Vieux-Nice et du quartier du Port deviennent des espaces de consommation massive d’alcool et autres produits plus ou moins licites, bien loin de l’art de vivre méditerranéen.
Les nuisances ne s’arrêtent pas là. Bars, rooftops d’hôtels de luxe et discothèques fonctionnent souvent bien au-delà de minuit, voire 5h du matin. Le résultat est sans appel : Nice devient la ville du sommeil endommagé et du stress auditif : ballet incessant et croissant des avions le long de la Promenade et ses quartiers Ferber, Carras et Phoenix, et bruit nocturne insupportable dans les rues du centre-ville.
Une explosion incontrôlée des établissements
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : Nice compte près de 200 hôtels, plus de 3 300 bars et restaurants, avec des densités extrêmes dans certains quartiers. Dans certaines rues, comme la rue Bonaparte, la concentration atteint des niveaux absurdes : jusqu’à plusieurs dizaines d’établissements sur quelques centaines de mètres.
Cette hyperdensité entraîne mécaniquement des terrasses envahissantes qui ne respectent pas les périmètres réglementaires, des trottoirs impraticables, et une privatisation progressive de l’espace public. Les tracés de terrasses, censés réguler l’occupation, sont parfois effacés ou ignorés. La règle disparaît au profit du … profit, et du fait accompli.
Bruit, santé, sécurité : une triple peine
Le bruit est aujourd’hui au cœur du problème. Les riverains décrivent des nuits impossibles, une fatigue chronique et un stress permanent. Les enfants ne sont pas épargnés : les comités de quartiers et des directeurs d’établissements scolaires s’en alarment. Certaines études évoquent même un “enfer” vécu par les habitants lors des pics touristiques.
Face à cela, une exigence s’impose : des relevés sonométriques indépendants et systématiques. Car sans mesure, il n’y a ni preuve, ni action. Mais les nuisances ne sont pas que sonores : alcoolisation massive, consommation de protoxyde d’azote (dont les cartouches vides jonchent certains endroits), comportements à risque et accidents de la route.
La sécurité est donc en question. Mais avec seulement une poignée de brigades de police municipale la nuit, le contrôle apparaît largement insuffisant face à l’ampleur du phénomène. Christian Estrosi, qui ne cessait de se vanter d’être le maire de la sécurité et de la tranquillité des Niçois-es, a clairement échoué sur ce sujet crucial.
Une ville sous tension
Le surtourisme transforme aussi le tissu social. La multiplication des locations touristiques (plus de 13 000 annonces par an et près de 30 000 locations meublées) réduit et complique fortement l’accès au logement pour les habitants. Mais surtout, il génère un climat délétère : conflits entre riverains et professionnels, intimidations de la part de gérants d’établissement ressentant manifestement un sentiment de totale impunité, exposition et menaces sur les réseaux sociaux à l’encontre des plaignants. Des plaintes sont régulièrement déposées par les habitants à cet égard. Nous pouvons d’ailleurs certifier que des Niçois-es vivent sous cette menace. En 2026 !
Nombreux sont ceux qui dénoncent même des formes de copinage ou de complaisance institutionnelle, où l’intérêt économique primerait sur le respect des règles municipales ou légales. Et sur le respect des habitants.
L’angle mort environnemental
À ces nuisances s’ajoute une pollution croissante. Le trafic aérien, en hausse constante, contribue fortement aux émissions de gaz à effet de serre, de polluants et au bruit. Or le tourisme mondial représente déjà près de 9 % des émissions de gaz à effet de serre.
À l’échelle locale, cela se traduit par le bruit permanent du ballet des avions, la saturation des infrastructures et la pression sur les ressources. Nice devient ainsi un symbole des excès et des contradictions du tourisme moderne, contraires à tous les enjeux climatiques et sociaux de notre siècle.
Vers un tourisme “responsable” ?
Face à la crise, les discours évoluent. On parle désormais de tourisme durable, de régulation, de limitation des flux et des locations saisonnières de type Airbnb. Mais sur le terrain, les habitants attendent toujours des actes concrets et durables. Peut-on encore parler de “label responsable” quand les nuisances nocturnes explosent, quand l’espace public est saturé et que les règles sont systématiquement contournées ? La question est posée.
Reprendre le contrôle
A l’heure d’un changement de municipalité, Nice n’est pas condamnée. Mais elle doit choisir. Choisir entre une économie de court terme fondée sur le surtourisme, la fête et la consommation, ou un modèle équilibré respectueux des habitants.
Cela passe par des contrôles réels et réguliers, des sanctions effectives, une réduction des concentrations d’établissements et surtout une écoute des riverains. Cela passe aussi, en amont, par un contrôle et une limitation des entrées touristiques sur notre territoire, et une révision en profondeur de la stratégie touristique. L’extension T2.3 de l’aéroport de Nice, ardemment poussée par l’ancien maire Estrosi, est une hérésie à cet égard, avec ses +6 millions de passagers annuels entre 2025 et 2030. Qu’en fera le maire Eric Ciotti ? Cette question est importante, notamment parce qu’il ne s’est jamais positionné de manière claire sur ce projet d’extension.
Sans cela, la ville risque de perdre ce qui fait sa valeur : sa qualité de vie. Et une destination qui détruit son propre cadre de vie finit toujours par se dégrader, tant pour ses habitants que pour ses visiteurs.
Éric Ciotti, nouveau maire de Nice, s’est engagé à doubler les effectifs de la police municipale réellement déployés sur le terrain, et à concentrer des effectifs sur le centre et le vieux-Nice (‘’zones d’interventions prioritaires’’), le tout sous la direction de l’ancienne préfète Françoise Souliman, qui fut en charge de la sécurité du G7.
Le candidat Eric Ciotti, qui a toujours prôné une politique de ‘’tolérance zéro’’ face aux dégradations du quotidien et à la nécessaire tranquillité des habitants, est donc attendu de pied ferme, en tant que maire de la 5ème ville de France, sur cette question centrale du surtourisme à Nice.