Nice-Matin et l’aéroport de Nice complices de tromperies environnementales ?
Le 15 décembre 2025 est parue, en page 25 de l’édition Nice-Matin, une pleine page titrée « Neutralité carbone : l’Aéroport Nice Côte d’Azur parmi les plus avancés au monde », dans le cadre de « La Rubrique Le ClubEco Nice-Matin, en partenariat avec l’aéroport Nice Côte d’Azur ».
Une publication qui enfreint gravement plusieurs règles
En premier lieu, aucune mention n’est faite pour signaler ce qui a tout d’un publireportage, entretenant une confusion entre publicité et journalisme. Cet amalgame, qui peut s’apparenter à une manipulation éditoriale, présente donc les caractéristiques d’une pratique commerciale trompeuse. Ne pas signaler un publireportage expose ses responsables tant au civil ou administratif (DGCCRF) qu’au pénal (art. L.132-2 Code de la consommation), et contrevient manifestement à la déontologie journalistique (Charte d’éthique professionnelle des journalistes, Déclaration des devoirs et des droits des journalistes et Charte d’éthique mondiale de la Fédération internationale des journalistes). Cette mention de publireportage (publicité native ou éditorialisée) doit être « explicite, visible et non ambiguë », selon l’Autorité de Régulation Professionnelle de la Publicité (ARPP) : L’objectif est que le lecteur comprenne instantanément qu’il ne s’agit pas d’un contenu journalistique indépendant. Cette page n’est d’ailleurs pas signée, même si elle est du ressort du Club Eco du groupe Nice-Matin, a priori dirigé par la journaliste Karine Wenger, cheffe du service Économie, dont le profil LinkedIn affiche de belles qualités : « rigoureuse, sérieuse », etc. Nous parlerons donc de rigueur et de sérieux dans les lignes qui suivent.
Deux cas de figure se présentent :
- Soit il s’agit d’un publireportage non déclaré et contraire aux chartes journalistiques et à la loi, puisqu’aucune des mentions suivantes n’est précisée : “publireportage”, “contenu sponsorisé”, “communication commerciale”, “article promotionnel”.
- Soit il s’agit d’un article de rubrique économique, auquel cas la page est entièrement dédiée à des arguments greenwashing, tombant sous le coup des articles L.121-2 à L.121-4 du Code de la consommation, qui interdit les pratiques commerciales trompeuses, dont le fait de présenter une publicité comme un article journalistique, et les punit de peines pouvant aller jusqu’à cinq ans d’emprisonnement et à 750 000 euros d’amende, selon l’article L132-2 du même code.
Pourquoi cette publication pose un gros problème ?
Outre la confusion éditoriale entre publicité et article de presse, la page reprend l’intégralité des arguments commerciaux liés au label Airport Carbon Accreditation (ACA) créé par le lobby européen de l’aviation ACI Europe et étendu depuis au monde entier. Ce label est un exemple élaboré de greenwashing, puisque, concernant un aéroport, il repose sur une part infime de ses émissions globales de gaz à effet de serre (GES).
La page annonce que l’aéroport NCA est parmi les plus avancés au monde sur sa « neutralité carbone ». Il figure en effet parmi la vingtaine d’aéroports dans le monde (dont celui de Toulon-Hyères) à disposer de ce niveau 5 dudit label : « Bilan net zéro sur les scopes 1 et 2 ». Ce bilan ne repose que sur des périmètres d’émissions très réduits (installations de l’aéroport, et production d’électricité et de chaleur ou de froid), et évacue le scope 3, le plus significatif pour un aéroport, et notamment les émissions des avions (décollages, demi-croisières et atterrissages). C’est tout de même fort pour un aéroport !
Or l’article R229-47 du Code de l’environnement précise qu’un bilan des émissions de gaz à effet de serre doit fournir une évaluation du volume d’émissions de gaz à effet de serre tant sur les émissions directes, produites par les sources, fixes et mobiles, nécessaires aux activités de la personne morale, que les émissions indirectes significatives qui découlent des opérations et activités de cette personne morale.
Parlons des « scopes » de l’aéroport Nice Côte d’Azur
Ses scopes 1 et 2 représentent moins de 500 tonnes de CO2 équivalent (CO2e) par an. Retenez que 500 tonnes de CO2e représentent à peine l’émission d’un seul vol aller-retour de long-courrier. Ce volume de gaz à effet de serre étant prétendument compensé (concept de plus en plus remis en question aujourd’hui), l’aéroport revendique sa « neutralité carbone ». Or depuis la loi Climat et Résilience (2021) et surtout le décret du 1er juillet 2022 encadrant les allégations environnementales (articles L.229-25 et R.229-105 du Code de l’environnement), une entreprise ne peut plus revendiquer la “neutralité carbone” de son activité, de ses produits ou de ses services à moins de respecter des exigences très détaillées, rarement atteignables. Sur le plan du droit, une entreprise peut théoriquement revendiquer la neutralité carbone, mais les conditions sont tellement strictes que la mention est quasi interdite en pratique. Sur le plan scientifique, la neutralité carbone n’est pas un concept applicable à une entreprise, et n’a de pertinence qu’à l’échelle d’un système global, pas à celle d’une organisation individuelle.
Les émissions « scope 3 » de gaz à effet de serre de l’aéroport NCA sont plus que « significatives », puisqu’elles ont représenté près de 1,6 million de tonnes de CO2e (2023-2024), soit plus de 3000 fois plus que les scopes 1 et 2 pris en compte par le label ACA. C’est ainsi que le 3ème aéroport de France, après Roissy et Orly, prétend ne plus émettre de gaz à effet de serre, malgré ses 170 000 vols annuels ! La novlangue orwellienne n’est pas loin.
Pionnier en décarbonation ou en carbonation ?
Moins d’une semaine après un débat public organisé par l’Alliance Ecologique et Sociale 06, à Nice, l’aéroport s’est visiblement senti obligé de remettre en avant ses grandes vertus. L’article publicitaire évoque un aéroport « pionnier en matière de décarbonation ». Or, pour rappel, ses émissions GES ont augmenté de +11% entre 2015 et 2023 (source AtmoSud Cigale), et sont en très forte hausse depuis la reprise post-Covid (+18% entre 2022 et 2023). Et l’aéroport exemplaire a déjà annoncé une hausse de +28 700 vols annuels d’ici 2034, avec son projet d’extension T2.3 et sa promotion touristique offensive. Ce surcroît d’activité induira, selon les données de l’étude d’impact complémentaire de l’aéroport, une hausse supplémentaire de +23% des émissions GES entre 2024 et 2034 !
Pour montrer combien le service Eco de la journaliste Karine Wenger colporte des désinformations inacceptables, relisons ce qui est indiqué dans sa rubrique : « Fort de son expérience, l’aéroport vise maintenant l’obtention du « Net Zéro Emissions » sur la totalité de son empreinte carbone à l’horizon 2050 (scope 3) ». Or dès 2030, la totalité du fameux scope 3 approchera les 2 millions de tonnes de CO2e (soit approximativement le double des émissions de la ville de Nice). Cette neutralité carbone est strictement impossible. En guise de justification, la rubrique évoque les « carburants durables, la rupture technologique (hydrogène, électrique), le renouvellement des flottes aériennes et l’optimisation des opérations », qui sont les mantras habituels des lobbys de l’aviation commerciale. Il se trouve que les gens un tant soit peu sérieux savent qu’aucun de ces facteurs n’atteindra l’effet d’échelle requis pour décarboner l’aviation d’ici 24 ans. Et de loin ! Il serait trop long de détailler ici les raisons pour lesquelles cette décarbonation est un fantasme (mais nous pourrons le faire ultérieurement, très factuellement). Affirmer le contraire est soit la marque d’un mensonge condamnable, soit celle d’une incompétence notoire très regrettable.
D’autres mensonges sur les pollutions atmosphériques et sonores
Cette désinformation dépasse la seule question des émissions carbonées. Elle atteint également ce qui touche les habitants au plus près : leur santé. Quand le (ou la) journaliste écrit que « cette démarche génère aussi des effets positifs pour les riverains, les passagers et les salariés : amélioration de la qualité de l’air, réduction des nuisances sonores », il (elle) désinforme éhontément les lecteurs du quotidien Nice-Matin. Les polluants émis localement par la plateforme de l’aéroport NCA sont en hausse permanente, alors que son directeur Franck Goldnadel écrit dans sa politique environnementale 2023-2026 « continuer à réduire les nuisances sonores et atmosphériques ». Il ment et il le sait : entre 2012 et 2023 (derniers relevés AtmoSud), les émissions de polluants ont augmenté de 21,6% pour les oxydes d’azote, de 8,3% pour le dioxyde de soufre, de 3% pour les particules fines, et même de +8% pour les particules ultrafines, les plus dangereuses pour la santé humaine. Et que dit l’étude d’impact complémentaire du projet d’extension ? Que ces polluants vont encore augmenter de +150 tonnes par an d’ici dix ans, soit une nouvelle hausse de +25% entre 2024 et 2034. Concernant le bruit, au lieu de « réduire les nuisances sonores », la même étude évoque une hausse de la population exposée de +10% en journée (Lden) et de +15% de nuit (Ln). Encore un mensonge.
Un sérieux problème éthique
A l’évidence, tout ce fatras de désinformation pose un très sérieux problème éthique, au-delà même de la déontologie journalistique. L’année 2025 devrait être l’une des années les plus chaudes jamais enregistrées. Selon les données récentes, 2025 est “virtuellement certaine” d’être la deuxième ou la troisième année la plus chaude depuis le début des relevés en 1850, juste derrière 2024 (qui a battu des records). La température moyenne, sur notre territoire, devrait atteindre +4°C d’ici 2100, laissant présager une situation critique à l’échelle d’une vie humaine.
Et que fait l’aéroport ? Il ne cesse de promouvoir les vols internationaux sur ses réseaux sociaux et de vanter ses prétendues vertus environnementales, dans les forums, congrès et autres publications, largement soutenu par les promoteurs locaux du tourisme international (Côte d’Azur France Tourisme (CAFT) et Office du Tourisme métropolitain OTm, respectivement présidés par la sénatrice Alexandra Borchio Fontimp et par Jean-Sébastien Martinez).
Nous n’en resterons pas là !
Nous alertons Baptiste Bize, nouveau directeur des rédactions du groupe Nice-Matin, Karine Wenger, cheffe du service Eco, et Franck Goldnadel, directeur du groupe Aéroports de la Côte d’Azur, sur leur responsabilité conjointe dans ce type de publication trompeuse et mensongère. Les dénoncer nous a d’ailleurs valu d’être menacé à plusieurs reprises de procédures judiciaires par les avocats du groupe aéroportuaire. Le rappel de la réalité factuelle des chiffres déplaît à certains. Mais nous continuerons de le faire, et pas seulement pour l’aéroport. Dans le seul souci de l’intérêt général. Il est temps de cesser de diffamer et d’insulter la vérité.
Pour finir, nous demandons à Nice-Matin un droit de réponse sans délai, et avons saisi le procureur de la République – le 18 décembre 2025 – pour infraction délibérée aux lois et règlements cités dans ce texte.
Post-Scriptum : un pourvoi en cassation a été déposé auprès du Conseil d’Etat le 18 novembre 2025, contre deux arrêtés relatifs au projet d’extension de l’aéroport Nice Côte d’Azur.
